
Une auto-interview en 2026
Amateur de jeu de rôles, de théâtre et de littérature, j'ai une admiration particulière pour les dialogues et l'échange par écrit. J'ai donc choisi de me découvrir devant vous sous mes propres questions, en y répondant bien entendu avec une sincérité totale. J'ai tenté de garder un ton léger, parfois humoristique, parfois impertinent. L'interviewer comme l'interviewé ne changeront pas, mais le contenu de ce dialogue de sourds sera mis-à-jour au gré de mon inspiration.
On nous a dit que tu étais un ours, est-ce vrai ?
pilosité importante, mauvais caractère, ne parle que sous l'émotion, bidon rond, ronfle pendant son sommeil, bien dans sa caverne.... En vrai, je coche pas mal de cases. Mais je me vois plutôt chien. Loyal, a besoin d'être dans une meute, affectueux, aime jouer... Vous m'autorisez chien-ours ?
Quels sont tes modèles ?
J'ai mis du temps à ne plus avoir mes parents comme modèle. Même ado, je n'aimais pas idolâtrer les stars comme mes copains, ou les rites religieux. En revanche, j'ai toujours admiré les gens spirituels. Les gens qui m'inspirent mettent en avant leur humanité, leur vision d'un monde meilleur. Je jalouse les personnes capables de s'en sortir seules dans la nature, et les acteurs de théâtre.
N'est-ce pas paradoxal pour un défenseur de la nature de passer ses journées devant les écrans ?
Beaucoup de gens qui bossent dans la tech cherchent à compenser ce manque de monde réel, terre-à-terre par un surinvestissement de la nature. Je sais que ma profession participe à la destruction de notre écosystème. Malheureusement, après avoir tenté de reconvertir en maraîcher, je sais que mon corps n'est pas adapté à la vie en extérieur. Je ne vis plus dans les grandes villes, et j'apprécie les nuages, l'héberge, les oiseaux, les arbres dès que je sors de chez moi. Comme pour nombre de citadins, il y a un paradoxe entre mes aspirations et mes actes, mais nous sommes façonnés par notre époque. Les hommes ne vivent plus dans la nature.
La cinquantaine, ca t'inspire quoi ?
Je ne me sens pas vieux, par contre je subis les effets de l'âge sur ma santé. La baisse d'énergie qui vient avec les années me convient bien. Elle pousse à donner plus de sens à mes actions, et à me bouger pour changer ce que je n'aime pas dans ma vie. En revanche, avoir des activités physiques demande plus de volonté. Je profite de mes bagages pour tout déballer, faire le tri, et ne garder que ce qui me rend heureux. Les préceptes de Marie Kondō me parlent depuis des années.
Peut-on aimer le divertissement quand on est vieux ?
Le spectre de la mort, les personnes que je fréquente, la baisse d'énergie engendrent des modifications de mon intérêt et de mes goûts. La plupart des films et des séries m'ennuient, de même que les jeux qui n'ont pas de dimension narrative. Je suis davantage contemplatif, mais aussi plus créatif. Les sensations, les émotions sont plus rares, mais recherchées et appréciées. J'ai vu les anciens passer leur temps à jouer aux cartes ou regarder la télévision. Ca me fait peur. Dans mon état actuel, cette vision me paraît cauchemardesque. Mais qui sait comment je vieillirais ?
Es-tu féministe parce que c'est ta femme qui porte la culotte ?
Dans ma famille proche, mon engagement pour les idées féministes était plutôt caché, car ma mère et mon épouse n'avaient pas dans leur vécu des histoires suffisamment horribles pour comprendre le combat invisible de ces femmes militantes. Le féminicide m'a toujours viscéralement choqué, ma mère m'ayant élevé avec l'adage : "on ne frappe pas une femme, même avec une rose". Mais c'est surtout quand j'ai découvert les témoignages des joueuses harcelées dans leurs activités ludiques que j'ai pris conscience des mécanismes systémiques à l'œuvre et du pouvoir patriarcal. Plus je lisais sur le sujet, plus je me rendais compte de l'ampleur et de la gravité des VSS et des discriminations de genre, comme on dit maintenant. Ayant une fille à protéger, je souhaite non seulement qu'elle ne soit pas agressée, mais aussi qu'elle puisse pratiquer ses passions à sa convenance, sans les jugements et actes odieux d'inconnus souffrant d'un déficit d'empathie. Le féminisme est pour moi non négociable, même si l'équilibre des tâches ou le respect au sein du couple a été une difficulté personnelle. On ne peut se permettre de mettre sur le même plan des violences inexcusables et des difficultés de communication ou de répartition.
Combien y aura-t-il de livres dans P.A.L. quand tu mourras ?
L'accumulation de livres est pathologique chez beaucoup de lecteurices, et je confesse m'inquiéter parfois du temps qu'il me faudrait pour avoir pleinement lu le contenu de toutes mes étagères. Au décès de mon père, j'ai été marqué par des bibliothèques entières qu'il a fallu vider, en tenant compte de la valeur des ouvrages. Je m'interroger sur ma propre capacité à adapter ma pile de livres à lire à mon rythme de lecture. J'imagine que vieux, mon appétence et ma vision limiteront le nombre de bouquins que je lirais. J'éprouve de l'appréhension à laisser à ma mort des objets pour lesquels ma famille ne connaîtra pas leur valeur sentimentale à mes yeux, alors j'essaie de me débarrasser des ouvrages après les avoir lus, sauf s'ils demandent à y revenir. L'avenir dira si mes étagères continuent à plier sous le poids du papier.
Comment vis-tu avec l'éco-anxiété ?
J'ai découvert la collapsologie en 2018, juste avant que le dérèglement climatique devienne un sujet couvert par les médias mainstream. J'ai eu des périodes engagées, des périodes d'angoisse. J'ai vendu la résidence construite par mon grand-père pour ne pas craindre de la perdre à cause de la montée des eaux. Je vis dans un coin qui limite les risques en terme de colère de la nature (du moins je le crois). J'ai pris conscience que nos chances de survie reposent sur une saine gestion des ressources locales et des réseaux d'entraide. Et en même temps, le comportement des gens que j'ai pu constatés sur des actions militantes ainsi que l'escalade des risques encourus pour exprimer un désaccord avec les politiques d'Etat m'ont fait suffisamment peur pour que je retourne dans le déni avec les autres. Aujourd'hui, je ne me bats plus pour le climat, je rêve de faire basculer les sociétés dans des options humanistes, pérennes et justes. Si chacun doit faire sa part (de colibri), le système ne peut sortir de son inertie qu'avec la convergences des luttes. Tant que l'étincelle du changement ne vient pas, le déni reste mon arme contre l'anxiété.